Le syndrome de la réussite

Auteur : KELLER, W. Phillip

Tiré du module : Les défis du ministère : Luttes au dehors, crainte au dedans
(collection Responsable, série Caractère)

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Le monde occidental est bien convaincu que rien ne remplace la réussite. Cette obsession de réussir a pénétré toutes les sphères de la société occidentale, y compris l’Église. La réussite, c’est avoir, faire ou être, « le plus grand », « le plus brillant » et « le meilleur » — quoi que cela puisse signifier.

Une telle « réussite » n’est pas nécessairement mesurée en termes de qualité, de pureté, d’honnêteté, ou même de sincérité. C’est plutôt une question de ce qui est spectaculaire, sensationnel, et qui frappe nos sens. Les Occidentaux sont captivés par le spectacle. Ils sont hypnotisés par tout ce qui encourage l’orgueil ou satisfait la vanité.

Cette vaine façon de vivre est inculquée à nos enfants dès leur plus jeune âge. Tout notre système d’enseignement apprend aux jeunes à « viser haut », à « atteindre les limites », à « faire du bruit », à « faire le million ». Ce syndrome de la réussite est également encouragé par tout le monde du spectacle, dans lequel toutes sortes de trucs, de camouflages et de talents sont utilisés pour exalter de superficielles stars. Si nous n’avons pas de véritable héros, nous en fabriquons pour les offrir à un public crédule.

Dans les affaires, dans le commerce, dans l’enseignement, dans le sport, et même dans les arts, on fait tout pour exalter une personne ou une entreprise pour qu’elle ait l’air de réussir. Nous résumons même tout par une phrase à la mode : « Rien ne réussit mieux que la réussite ! »

Ce concept fait depuis si longtemps et si fortement partie de la culture occidentale, que tout le monde l’accepte comme la façon normale de voir les choses. On considère qu’une Église réussit si le nombre de ses membres augmente, même si la plupart d’entre eux n’ont pas un grand engagement envers le Seigneur. On considère qu’un pasteur réussit s’il sait soulever ses chrétiens avec rien de plus que du show‑business.

On s’aperçoit constamment que dans l’Église d’aujourd’hui, le souci principal, non seulement du pasteur, mais aussi des fidèles, est le « programme ». L’idée est de présenter quelque chose de tellement sensationnel et irrésistible, qu’il attire les foules et augmente le nombre des personnes présentes. Lorsque cela se produit, la vanité humaine est satisfaite, ainsi que notre profond désir d’impressionner les gens par notre « réussite ».

Et cela est vrai dans toutes les activités chrétiennes – pas seulement dans l’Église locale, du village, de la banlieue ou du cœur de la ville. Cela s’applique également aux conducteurs de l’Église électronique et à leurs co-ouvriers, et à ceux qui sont dans l’évangélisation, dans l’édition, et dans toutes les institutions chrétiennes. On utilise les mêmes vieilles tactiques pour attirer la foule et impressionner le public. Les vieilles méthodes, usées et misérables du monde sont utilisées pour remplir la salle.

On trouve toutes sortes de cours sur « la croissance de l’Église ». On présente partout des séminaires sur la « dynamique humaine », pour enseigner aux futurs conducteurs comment attirer les foules. On publie des livres sur le sujet. On utilise jusqu’aux styles de communication les plus criards et les plus vulgaires d’Hollywood et de Nashville pour plaire aux masses. On est prêt à accepter presque n’importe quel moyen, pourvu qu’il ait pour effet d’attirer les foules. La réussite est le seul critère, et on la mesure au nombre de personnes présentes, même si le véritable résultat final est minuscule.

Cette injection du concept mondain de la réussite dans l’Église du vingtième siècle a captivé l’imagination de ses conducteurs. La conséquence en est que dans bien des cas les exigences fondamentales de Jésus-Christ sont complètement mises de côté, ou ne sont absolument pas comprises.

C’est étrange, en effet, car lui a presque toujours parlé de ceux qui le suivaient comme étant un petit nombre. Il a bien clairement affirmé que la majorité des gens ne le suivraient jamais. Le défi est trop grand, les exigences du renoncement à soi-même trop difficiles, l’appel à la loyauté totale et à l’amour pour lui trop élevé.

Pourtant, nos conducteurs continuent à vanter l’existence d’une « majorité morale », d’un « réveil mondial », de l’« évangélisation de masse » ou d’une « unité œcuménique ». Si tout cela est vrai, pourquoi est-ce que l’allure de notre société contemporaine ne change pas ? Comment se fait-il que les prétendus 55 millions de chrétiens d’Amérique du Nord n’ont pas réussi à en faire une région de la terre ou la justice règne vraiment, plutôt qu’une des plus corrompues ? Pourquoi est-ce que, proportionnellement, il y a aujourd’hui moins de chrétiens sur la terre qu’il y a cent ans ?

Le simple fait est que la majorité des chrétiens ont été trompés. La préoccupation majeure de nos conducteurs, quelle que soit la chaire qu’ils occupent, à été dans la plupart des cas, d’impressionner les gens par leur réussite. Il y a à cela deux raisons fondamentales. La première est qu’ils ne veulent pas avoir l’air de ratés. La deuxième est que leur soutien continu, qu’il soit moral, social ou financier, dépend de ce qu’on les considère d’abord comme des gagnants. Dans notre culture, on n’appuie pas un perdant.

Il s’ensuit donc qu’un conducteur doit toujours donner l’impression de réussir. Il faut qu’il aille de l’avant. Son entreprise doit grandir. Il doit avoir un effet sur les masses. S’il ne l’a pas, il est condamné à la défaite.

Tout cela est en contraste flagrant avec la vie de notre Seigneur. Il ne faisait aucun effort pour amuser, divertir, ou attirer les foules. Quand elles se rassemblaient autour de lui, il ne répondait qu’à leurs besoins fondamentaux : la nourriture, la guérison, et l’aide. Il ne cherchait jamais à impressionner qui que ce soit.

Le Maître n’a jamais essayé de manipuler la multitude. Il les considérait comme des brebis qui n’avaient pas de berger (Matt 9.35-38). Il se considérait comme le Bon Berger qui pouvait les aider dans leurs difficultés. Il leur présentait des vérités simples qui déconcertaient souvent ceux qui auraient voulu être ses disciples. Il guérissait les malades. Il libérait ceux qui étaient prisonniers de forces démoniaques. Il nourrissait les affamés qui venaient à lui. Mais avec tout ce qu’il faisait, il n’a jamais essayé de capitaliser sur sa grande popularité ou sur l’acclamation publique pour se créer une sphère d’influence. Il a refusé inflexiblement d’établir une espèce d’empire terrestre sur ses admirateurs.

Tout cela fait un contraste éclatant avec les conducteurs d’Église actuels, qui utilisent souvent tous les moyens possibles pour s’entourer d’un petit royaume. Beaucoup d’entre eux flattent bassement le public pour promouvoir leur propre succès et pour faire progresser leur ambition de gloire ou de gain.

Si cela ne peut pas être obtenu par une croissance numérique, la deuxième stratégie des conducteurs est de lancer l’Église dans un vigoureux programme de construction. La seule pensée d’ériger un nouveau bâtiment de forme agréable est une habile stratégie pour mettre tout le monde à l’œuvre. Les gens sont toujours prêts à couler du béton, à clouer des madriers, ou à contribuer généreusement à la construction d’un impressionnant nouveau « sanctuaire » qui flatte leur prestige personnel au sein de la société environnante.

Certains pasteurs consacrent la majeure partie de leur temps, de leur énergie et de leur vie, simplement à ériger des monuments de brique, de pierre, de verre et de bois à la gloire de leur propre génie. Les beaux bâtiments sont censés être des preuves de réussite. Jésus a regardé le temple, et il a dit à ses disciples qu’il serait rasé. Et il l’a été ! Il était devenu une caverne de voleurs.

Le résultat de toute cette activité, c’est que souvent l’Église a l’air d’une entreprise commerciale ordinaire. Son principal souci est d’établir une monumentale machinerie humaine qui peut maintenir son élan, en faisant croire aux gens que de grandes choses s’accomplissent en effet pour Dieu. Le fait est que pourtant ces « sanctuaires » ne sont que des mausolées ornés où les morts enterrent leurs morts.

Partout dans le monde occidental, y compris l’Europe et ses pays satellites, des milliers d’Églises sont presque silencieuses. La mousse pousse sur leurs murs et leurs toits. Les araignées tissent leurs toiles sur les vitraux de leurs fenêtres, alors que les bancs ne contiennent que quelques vieux fidèles qui viennent encore avec le vain espoir d’entendre la voix d’en haut.

Les gens ordinaires ne viennent à l’Église que pour se marier ou être enterrés. Ils sont convaincus que l’Église n’est qu’une autre entreprise commerciale de la société. Ils croient, parfois avec raison, que tout ce qui intéresse le pasteur, c’est ce qu’ils mettront dans le tronc. Ils considèrent la religion comme une affaire de sous. Alors, ils restent chez eux. Et on ne peut pas les blâmer, parce que leur profonde intuition humaine est parfaitement juste. L’Église ne fait rien pour combler le vide douloureux qu’ils ont dans l’esprit – un profond désir intérieur d’être dans la présence de Dieu. Pourtant, elle puise sans honte dans leurs poches. Il n’est pas surprenant qu’elle soit si souvent méprisée.

Jésus aussi a dénoncé avec force l’exploitation ecclésiastique habituelle de son temps. Il a fait ses accusations les plus sévères contre les conducteurs religieux de son temps qui dépouillaient les pauvres pour se remplir les poches. Ses paroles de condamnation des scribes, des pharisiens et des hypocrites ont l’air d’un manifeste révolutionnaire (Matt 23.1-39).

Christ a non seulement condamné les conducteurs religieux établis de sa génération, il a aussi condamné l’état d’esprit qui ressortait de la vie spirituelle de la synagogue. En ce temps-là, tout comme aujourd’hui, il y avait une attitude de favoritisme qui faisait qu’on montrait des égards particuliers aux gens riches et importants, tandis qu’on négligeait les pauvres et les laissés-pour-compte, ou même qu’on abusait d’eux.

Pour dire les choses autrement, la société d’il y a deux mille ans était tout aussi atteinte du « syndrome de la réussite » que celle de la fin du vingtième siècle. Les prêtres, les scribes et les pharisiens – tous les conducteurs hypocrites sous la loi, s’intéressaient d’abord à la richesse, à l’importance et à la popularité des hommes et des femmes. C’est à ces gens-là qu’on donnait les places d’honneur dans les assemblées. On les traitait avec une adulation et une approbation toute particulières. On leur donnait une importance particulière dans les délibérations des synagogues.

Notre Seigneur a attaqué cette attitude avec force. C’est ce qu’ont fait également les apôtres dans leurs lettres aux Églises. Lisez donc Jacques 2 et 5. Jacques y avertit les laïcs que les riches vont les exploiter si on les laisse faire. Tout cela peut nous sembler un peu dépassé dans notre société dite démocratique... ; mais est-ce que cela l’est vraiment ?

Le fait surprenant est que les mêmes attitudes continuent à exister parmi le clergé. Il y a parmi nous très peu de pasteurs qui ont le courage de confronter les gens qui ont « réussi » dans leurs congrégations, et de leur dire franchement la vérité sur leur conduite. Où sont les conducteurs qui ont le courage spirituel de demander de tous les chrétiens des attitudes qui soient à la hauteur des critères élevés que Christ nous a donnés ? Pourquoi est-ce que ces conducteurs chrétiens restent si souvent silencieux sur le sujet de ces richesses et de ces possessions que certains de leurs membres devraient partager avec les pauvres et les nécessiteux ?

Beaucoup de pasteurs et de prédicateurs sont intimidés par les gens qui ont « réussi », les hommes d’affaires brillants, les gens socialement populaires qui viennent à leur Église. Ils essaient de répondre aux exigences de ceux qui gravissent l’échelle sociale en leur donnant des positions de prééminence dans la hiérarchie ecclésiastique. Ils leur donnent une reconnaissance imméritée en les plaçant là où il y a des décisions importantes à prendre. Ils les choisissent pour leur charme personnel, leur charisme, ou leur statut dans la communauté, plutôt que pour un engagement indéfectible à Christ.

Devons-nous nous surprendre alors si l’Église devient simplement un autre club social ? Devons-nous nous demander pourquoi la politicaillerie et les rivalités de pouvoir et d’influence jouent un si grand rôle dans la vie des paroissiens ? Devons-nous nous surprendre de ce que l’homme dans la chaire soit plus peureux qu’une souris, et n’ose dire que de douces gentillesses à ses auditeurs ?

Parce qu’il n’est pas assez brave pour annoncer toute la vérité de la part du Dieu vivant, de peur de se faire réduire au silence par ceux de ses auditeurs qui ont « réussi », il les trahit tous. Il n’est fidèle ni envers le Père dans le ciel, ni envers ses enfants sur la terre. Ceux-ci s’attendent à ce qu’il leur donne du pain, du pain spirituel, et il ne leur donne qu’une maigre soupe qui ne satisfait personne. Ses messages sont émondés pour satisfaire les préférences personnelles de ses membres en vue. Il est convaincu que c’est la seule façon de procéder pour assurer sa propre réussite. Et pendant tout ce temps-là, il trahit la mission que Dieu lui a confiée.

En fin de compte, personne n’y trouve son profit. Celui qui prêche, et qui devrait conduire son peuple sur le terrain plus élevé de la vie avec Christ en obéissance à sa parole, l’a précipité dans le fossé du désespoir et du cynisme. Les gens n’ont plus à l’intérieur que du mépris pour l’Église, et ils se moquent de ses conducteurs. Ils savent que, comme bien d’autres choses dans cette vie, l’Église n’est qu’une affaire de poudre aux yeux et une moquerie sans valeur.

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