Les méthodes missionnaires : celles de saint Paul ou les nôtres ?

 

Auteur : ALLEN Roland

Tiré du module : Les Actes : Établissement et expansion de l’Église au 1er siècle et aujourd’hui 
(collection Responsable, série Compétences)

Télécharger cet article         

Introduction


En un peu plus de dix ans, saint Paul a établi l’Église dans quatre provinces de l’Empire : la Galatie, la Macédoine, l’Achaïe et l’Asie. Avant l’an 47, il n’y avait aucune Église dans ces provinces ; en l’an 57, saint Paul pouvait en parler comme si son œuvre y était terminée. Il pouvait se préparer à de longs voyages vers l’ouest, sans craindre que les Églises qu’il avait fondées ne disparaissent en son absence, même si elles allaient être privées de ses conseils et de son appui.

On peut donc traiter comme un tout le travail que saint Paul a accompli durant ces dix années. Bien qu’il ait reçu de l’aide de plusieurs autres prédicateurs, il est indiscutable que c’est lui qui a établi les Églises dans ces provinces. C’est lui seul que les pages du Nouveau Testament présentent comme étant le fondateur de celles-ci. Et il avait fait un travail complet. Pour ce qui est de l’établissement des Églises, il est évident que l’auteur des Actes veut nous laisser l’impression que le travail de saint Paul était terminé. Les Églises étaient vraiment bien établies. Après le départ de Paul, ces Églises n’étaient pas à l’abri des désastres, des insuccès, et des faillites, qui sont malheureusement courants dans les communautés chrétiennes ; mais une chose demeurait : aucune de ces défaites n’aurait pu avoir pour origine une insuffisance, un manque de soin ou un travail inachevé de l’enseignement ou de l’organisation de l’apôtre. Lorsqu’il est parti, c’est parce que son travail dans ces Églises était vraiment terminé.

C’est là quelque chose de vraiment étonnant. À nous qui sommes habitués aux difficultés, aux incertitudes, aux échecs et aux rechutes désastreuses de notre propre travail missionnaire, il semble presque incroyable que des Églises aient été établies si rapidement et si fermement. Beaucoup de missionnaires ont depuis fait un plus grand nombre de convertis que saint Paul ; beaucoup ont couvert de leur prédication un bien plus grand territoire ; mais aucun n’a établi d’Églises de la même façon. Il y a longtemps que nous avons oublié qu’une telle chose est possible. Il y a longtemps que nous avons accepté, comme un axiome de l’œuvre missionnaire, l’idée que les convertis d’une nouvelle région ont besoin d’un long temps de probation et de formation, qui s’étend sur plusieurs générations, avant qu’ils puissent se tenir debout tout seuls. Aujourd’hui, si quelqu’un ose suggérer qu’il y avait peut-être quelque chose dans les méthodes de saint Paul qui mérite qu’on les examine minutieusement, et peut-être qu’on les imite, il risque de se faire accuser d’avoir des tendances révolutionnaires.

Pourtant, ce ne devrait manifestement pas être le cas. Il est impossible que le récit détaillé que saint Luc nous donne de l’établissement des Églises dans les quatre provinces ne soit que d’un intérêt archéologique ou historique. Comme le reste des Saintes Écritures, cela a été « écrit pour nous avertir ». C’est certainement plus qu’un récit des aventures d’un homme exceptionnel, faisant des choses exceptionnelles, dans des circonstances exceptionnelles, C’est plus que des aventures où les gens ordinaires ne peuvent pas trouver plus d’enseignement pour le travail missionnaire, qu’ils ne peuvent en trouver dans les exploits des héros, comme le Cid, ou les chevaliers de la Table ronde. C’est au contraire un récit qui était censé éclairer le chemin de ceux qui suivraient.

Mais on rétorquera peut-être que saint Paul était un homme exceptionnel vivant à une époque exceptionnelle, et prêchant dans des circonstances exceptionnelles. On dira qu’à cause de sa naissance, de son éducation, de son appel, de sa mission, et de sa relation avec ses auditeurs, il avait des avantages que personne d’autre n’a eus.  Et on ajoutera qu’il a eu à cause de la constitution particulière de la société au moment de son appel, des avantages qui ont rendu son travail particulièrement exceptionnel. À cela, je répondrai que : 


(1) La méthode qu’utilisait saint Paul ne lui était pas propre ; il n’était pas le seul missionnaire qui établissait des Églises à cette époque. Ses méthodes étaient utilisées, dans les grandes lignes, par ses disciples, et ils n’étaient pas tous des hommes de génie. Sa méthode est, en fait, universelle, et elle a été utilisée, hors du christianisme, par les réformateurs religieux, politiques et sociaux, dans toutes les époques et dans toutes sortes de circonstances adverses. C’est seulement parce qu’il est l’exemple par excellence de l’esprit et de la puissance avec lesquels cette méthode peut être utilisée, que nous l’appelons la méthode de saint Paul. 


(2) Nous avons aujourd’hui un avantage d’une inestimable importance en ce que nous avons l’imprimerie, et le Nouveau Testament tout entier, alors que saint Paul n’avait que l’Ancien Testament en grec. 


(3) Quelle que soit la valeur que nous attribuons aux avantages personnels qu’avait saint Paul, ou l’aide que lui apportaient des circonstances particulières, elles ne sont pas si grandes qu’elles enlèvent à son exemple toute valeur pratique pour nous. Dans aucun autre domaine d’activité humaine on ne met les grands maîtres de côté, en disant aux élèves d’aujourd’hui, que s’ils veulent copier quelqu’un, ils ne doivent pas copier ceux qui vivaient à une autre époque dans des circonstances exceptionnelles, et qui possédaient un génie exceptionnel. C’est justement parce qu’ils possédaient un génie exceptionnel, que nous disons que leurs œuvres possèdent un caractère universel. Nous devons descendre saint Paul du piédestal où nous l’avons placé comme grand missionnaire, ou nous devons reconnaître qu’il y a dans son œuvre quelque chose qui a un caractère universel.

La raison du préjugé à l’endroit d’une étude des méthodes de saint Paul n’est pas difficile à découvrir. C’est le fait qu’on a attribué à saint Paul les méthodes les plus indignes, les plus paresseuses et les plus négligentes de faire le travail missionnaire. Certains ont vagabondé de par le monde en « prêchant la Parole », sans poser aucun fondement solide, sans établir rien de permanent, en ne laissant derrière eux aucun groupe clairement enseigné, et ils ont prétendu avoir l’autorité de saint Paul pour ces absurdités. Ils ont parcouru le monde, s’occupant à condamner les anciennes religions au nom de saint Paul. Ils ont erré de place en place, sans plan ni méthode d’aucune sorte, guidés par des riens et par des ombres, persuadés qu’ils suivaient l’exemple de saint Paul dans sa marche d’Antioche à Troas. Les tenants d’à peu près n’importe quelle exagération intolérable qu’il y a eue sur le champ missionnaire ont prétendu s’appuyer sur une parole ou un exemple de saint Paul.

Du fait que nous avons vu dans le passé l’œuvre missionnaire rendue ridicule, et même dangereuse, par les caprices d’imitateurs ignorants ou déséquilibrés de l’apôtre, nous nous sommes laissés aller à l’autre extrême, et nous avons fermé les yeux sur l’enseignement profond et la sagesse pratique de la méthode paulinienne.

De plus, on a adopté des éléments de la méthode de saint Paul, et on a essayé de les incorporer à d’autres systèmes ; et les échecs qui en ont résulté ont été utilisés comme arguments contre la méthode de l’apôtre. Ainsi, on a baptisé des convertis sans les avoir instruits, et ils se sont détournés de la foi ; mais saint Paul ne baptisait pas des convertis non instruits s’ils ne faisaient pas partie d’un système, où la responsabilité mutuelle assurait qu’ils le soient. On a aussi formé des communautés qu’on a laissées à elles-mêmes, de telle façon qu’elles sont retournées au paganisme. Mais saint Paul n’a pas formé de communautés : il a fondé des Églises ; et il n’abandonnait pas une Église avant qu’elle ait un ordre de ministère, des sacrements et une tradition. Ou encore, on a confié à des nationaux l’administration des fonds de la mission, et ces nationaux en ont fait un mauvais usage. Mais saint Paul, lui, n’a pas agi ainsi : il n’avait pas de fonds à confier à qui que ce soit. On a confié des fonds à des nationaux, et on a été trompé ; saint Paul, lui, laissait l’Église administrer ses propres fonds. On a demandé à ces nationaux de rendre compte de leur administration ; mais saint Paul ne demandait à aucune Église de lui rendre compte de ses finances. Les Européens ont aussi ordonné des nationaux mal instruits et s’en sont repentis. Mais ils avaient d’abord brisé les liens qui devaient unir ceux qui seraient ordonnés avec ceux de qui ils auraient à prendre soin ; et ils se sont alors attendu à ce que ces ouvriers nationaux soient les ministres d’un système qui leur était étranger, ainsi qu’à ceux de qui ils s’occupaient. Saint Paul ne faisait pas cela. Il ordonnait des ministres de l’Église pour l’Église, et il n’établissait pas de constitution compliquée. Lorsque tous ces efforts, faux ou incomplets, qui avaient pour but d’imiter l’apôtre, ont produit des échecs, on a jeté le blâme sur la méthode apostolique, et on l’a déclarée inadéquate pour les conditions et les circonstances de la mission moderne. La vérité est qu’on n’a ni compris ni appliqué la véritable méthode de l’apôtre.

Il y a encore une raison plus grave pour le préjugé dont nous parlons : la méthode de saint Paul ne s’harmonise pas avec l’esprit occidental contemporain. Nous, les docteurs de l’Occident d’aujourd’hui, nous sommes par nature et par formation des gens vivant dans une activité incessante, et avons une confiance sans limite en nous-mêmes. Nous avons l’habitude de prendre une attitude supérieure envers tous les peuples orientaux, et nous prétendons trouver la justification de cette attitude dans nos avantages matériels. Nous avons l’habitude de nous procurer nous-mêmes tout ce que nous désirons, de nous débrouiller, de compter sur nos propres efforts ; et nous avons naturellement peu de patience avec les gens qui sont moins agités et qui ne savent pas s’imposer comme nous le faisons. Nous nous sommes habitués avec le temps à un système compliqué d’organisation de l’Église, et à un code moral particulier. Nous ne pouvons pas imaginer qu’un christianisme digne de ce nom puisse fonctionner sans la machinerie compliquée que nous avons inventée. Nous nous attendons naturellement à ce que nos convertis adoptent de nous, non seulement les choses essentielles, mais même les secondaires. Nous voulons transmettre, non seulement l’Évangile, mais également notre Loi et nos Coutumes. Les méthodes de saint Paul ne s’accommodent pas avec tout cela, parce qu’elles étaient la conséquence naturelle d’un tout autre esprit, un esprit qui préfère la persuasion à l’autorité. Saint Paul ne croyait pas aux systèmes compliqués de cérémoniel religieux, et s’attachait aux principes fondamentaux avec une foi hardie que la puissance du Saint-Esprit les  appliquerait à ses auditeurs et produirait en eux l’expression extérieure appropriée. Il était normal que ces méthodes, qui sortaient tout naturellement de l’esprit de saint Paul, semblent dangereuses aux chrétiens juifs de son temps. Le simple fait qu’on pouvait leur attribuer une légère ressemblance avec les méthodes de « ne pas avoir de méthode » était suffisant pour rendre soupçonneux à leur égard les « apôtres de l’ordre ». En dépit du fait évident que ce sont ces méthodes qui ont fondé l’Église catholique (universelle), elles ne semblent pas très catholiques à ceux qui vivent dans la terreur d’un schisme. On croirait presque que ce n’est pas très catholique d’établir l’Église trop rapidement.

Mais cette époque est en train de s’éclipser. Devant l’énorme quantité de travail qu’il reste à faire, nous cherchons constamment de nouvelles lumières sur le grand problème de comment établir l’Église catholique dans le monde. Dans notre recherche, nous devons donner à l’exemple de l’apôtre des Gentils une importance primordiale. Jusqu’à présent, il est le seul à avoir fait ce que nous n’avons, qu’essayé de faire. Les faits sont indéniables. En quelques années, il a donné un tel fondement à l’Église, qu’elle a pu grandir en foi et en pratique, remédier à ses propres problèmes, et vaincre tous les dangers, intérieurs et extérieurs. Mon intention dans cet ouvrage est de préconiser les méthodes qu’il a utilisées pour produire cet étonnant résultat.

Je n’écris pas un ouvrage sur la doctrine de saint Paul. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de discuter à nouveau les fondements de la foi. Je suis un homme d’Église, et j’écris comme un homme d’Église. J’utilise naturellement des termes qui sous-entendent une position doctrinale particulière. Mais ce sur quoi j’attire l’attention, ce n’est pas la doctrine, qui a été exposée et défendue de nombreuses fois, mais les méthodes de l’apôtre. Une véritable compréhension de la méthode ne dépend pas d’une interprétation exacte de la doctrine, mais d’une juste appréciation des faits. Sur les faits, l’accord est presque universel : sur la doctrine, il y en a très peu. Ainsi presque tout le monde est d’accord pour dire que saint Paul a enseigné à ses convertis à baptiser : mais on est loin d’être d’accord sur le mode de ce baptême. J’utilise pour le baptême les termes qu’utilise l’Église dont je suis membre ; mais mon raisonnement serait tout aussi valable si j’utilisais des termes qui démontrent une position doctrinale zwinglienne. Je parle également des ordres du ministère dans des termes qui sont normaux pour quelqu’un qui croit à la succession apostolique. Mais la force de mon raisonnement ne changerait pas si j’utilisais les termes qui sont légitimes à un presbytérien ou à un wesleyen. Je pense que je n’aurais à changer pas plus qu’un mot ou deux, si je croyais « aux Églises » aussi fermement que je crois à « l’Église ». J’espère donc, que si j’ai le bonheur d’avoir des lecteurs qui ne partagent pas ma position en matière ecclésiastique, ils ne se laisseront pas entraîner dans les controverses que j’ai essayé autant que possible d’éviter dans cet ouvrage ; et qu’ils s’efforceront de considérer la méthode de travail de l’apôtre que je préconise, plutôt que de me trouver en défaut à cause de mon utilisation de termes qui trahissent une position doctrinale différente de la leur.

Je ne cherche pas non plus à présenter la personne de l’apôtre, les qualifications particulières qu’il avait pour l’œuvre qu’il devait faire, ni la préparation particulière qu’il avait reçue. Et je cherche encore moins à raconter sa vie. Je me propose de traiter simplement de l’établissement des Églises dans les quatre provinces, la Galatie, la Macédoine, l’Achaïe et l’Asie, pendant les dix années qu’ont duré ses trois voyages missionnaires.

 

Je désire suggérer une réponse aux questions suivantes :

I. Y avait-il quelque chose dans la position ou le caractère des villes que saint Paul a choisies qui les rendaient propices à l’établissement d’Églises ?Nous devons nous demander :

  1. s’il choisissait délibérément certains endroits stratégiques pour y établir des Églises ;

  2. si son succès était dû au fait qu’il y existait une classe particulière de gens à laquelle il s’adressait particulièrement ;

  3. si les conditions sociales, morales et religieuses de ces provinces étaient si différentes de toutes celles qu’on rencontre à notre époque, qu’elles rendent futile toute comparaison entre son travail et le nôtre.

II. Y avait-il un avantage particulier dans la façon dont l’apôtre présentait son Évangile ? Les sous-points à considérer sont :

  1. son utilisation des miracles ;

  2. sa politique en matière de financement ;

  3. la substance de sa prédication.

III. Y avait-il un avantage particulier dans l’enseignement qu’il donnait à ses convertis, ou dans la façon dont il les préparait pour le baptême, ou pour l’ordination ?


IV. Y avait-il un avantage particulier dans sa façon d’agir avec les Églises organisées ?
Cela touche la façon dont

  1. la discipline était exercée, et

  2. l’unité était préservée.

J’essaierai de désigner, lorsque l’occasion se présentera, les points où aujourd’hui nous acceptons ou refusons de suivre les méthodes de l’apôtre, et à quel degré nous le faisons. Bien sûr, il serait impossible et même imprudent, de citer des exemples tirés du champ missionnaire. Je ne puis parler que dans des termes généraux des tendances qui seront, je pense, très familières à ceux qui connaissent l’œuvre missionnaire qui se fait aujourd’hui.

 

V. Finalement, j’attirerai l’attention sur certains principes qui sont sous-jacents à chacune des actions de l’apôtre, et qui sont, selon moi, la clé de son succès. Je m’efforcerai aussi de montrer où certaines applications de la méthode apostolique pourraient nous être utiles aujourd’hui.

 

« Introduction » – traduction de « Introduction », le premier chapitre de Missionary Methods : St. Paul’s or Ours ?, de Allen (Roland) (copyright 1962 by Word Dominion Press). Utilisé avec sa permission.

 

© 2019 Itéa